L’intellectuel congolais face au pouvoir

16 Jan

Conférence à Berne devant des Congolais, le 14 août 2010

Par Dr Fweley Diangitukwa, politologue et écrivain, auteur de nombreuses publications, entre autres « La thèse du complot contre l’Afrique. Pourquoi l’Afrique ne se développe pas », éditions L’Harmattan, mars 2010, 318 pages.

1. L’intellectuel congolais face au pouvoir

S’il est exact que dans toutes les sociétés, ce sont les hommes qui s’engagent fermement qui font l’histoire à travers leurs actions et les décisions qu’ils prennent pour orienter le destin de leur nation respective, si également toute société, semblable à la vie humaine, est en mutation perpétuelle, si elle est à tout moment engagée dans un mouvement historique, dans une transformation permanente d’elle-même, de ses institutions, des membres qui la composent et de son propre milieu, il est aussi exact que les mutations externes et internes influent sur l’histoire de toute société. Aucun pays n’échappe à cette loi sociale universelle car le changement est l’un des phénomènes les plus constants de toute société. Dans cette tendance vers un changement social permanent, on observe régulièrement une lutte entre les acteurs qui aspirent aux transformations des structures et ceux qui, au contraire, s’y opposent et préfèrent la conservation de leur fonction et de leurs privilèges. Ceux-ci sont, pour ainsi dire, plus intéressés au statu quo qu’au changement. L’intelligentsia politique est l’une des catégories sociales qui participent plus que les autres – à travers ses initiatives et ses décisions – aux mutations de la société.

Définir le concept de l’intellectuel

Avant de définir le concept d’intellectuel, la roumaine Doïna Cornea commence par exclure ceux qui ne sont pas des intellectuels : « Selon une opinion fort répandue, mais tout aussi fausse, tous ceux qui détiennent des diplômes d’études supérieures seraient, ipso facto, des intellectuels. Pourtant, parmi les diplômés que nous rencontrons, combien ne disposent que d’un savoir limité [aux notions apprises] ! Ils appartiennent – du fait même de leur médiocrité – à la catégorie de ceux qui sont dépourvus de pouvoir ; mais paradoxalement, le régime en a besoin, il encourage même leur médiocrité qu’il exploite comme occasion de chantage, pour obtenir ainsi leur inconditionnelle abdication, en tant qu’hommes et citoyens, face au pouvoir. Instruments dociles, dépourvus de dignité, ils deviennent la clef de voûte du régime. Ce sont les hommes du jour, les hommes des opportunités et des complicités lâches. Une seconde catégorie, mieux préparée dans sa stricte spécialisation, mais chez qui tout fondement culturel et moral fait défaut, est précisément la catégorie de l’intelligentsia au pouvoir. […] Ils sont si imbus d’eux-mêmes, ils se donnent tant d’importance – pour sûr, il leur a été bien facile de parvenir si vite, en étant partis de si bas ! Nous le retrouvons partout, parmi les ministres, parmi les activistes haut placés. […] Il est certain, le pouvoir ne peut conférer à celui qui le détient le statut d’intellectuel ». Pour Doïna Cornea, l’élite intellectuelle est cette « catégorie de plus en plus restreinte de ceux qui possèdent, par-delà un savoir étendu, des qualités intellectuelles d’exception ». A ces qualités exceptionnelles que doit posséder l’intellectuel, il faut ajouter les exigences de nature éthique.

La fonction de l’intellectuel dans la société

L’intellectuel remplit une double fonction : Premièrement celle de témoin. « Non pas de témoin passif, indifférent, mais de témoin actif, qui vient témoigner, au nom de la vérité, du bien, de la justice devant la société. Par son témoignage sincère il devient l’artisan de son temps, car il apporte à son époque un plus de vérité, de bien et de justice […] En vertu de ces exigences intérieures, l’on reconnaît les vrais intellectuels au fait qu’ils ne sont manœuvrables par aucun pouvoir, ni politique ni d’aucune espèce. Ils suivent la voie de leur conscience quels qu’en soient les risques et c’est pourquoi ils ne se laissent pas « agir » par des « vérités » toutes faites, imposées de l’extérieur, qui leur sont étrangères et qui, devant leur conscience, sont en réalité des non-vérités. C’est grâce à ces qualités qu’ils sont reconnus par la société comme étant des modèles exemplaires et deviennent, grâce à leur force irradiante, ses animateurs ».

L’audace de contester le pouvoir commence généralement chez la contre-élite avant de se propager et d’orienter le comportement des autres agents qui, très souvent sinon toujours, se réfèrent, dans leur agir (praxis) aux mots d’ordre de l’élite intellectuelle.

Comment intelligentsia congolaise est-elle composée ?

En RD Congo, il existe une division entre une certaine catégorie d’intellectuels congolais qui restent inconstants, instables, malléables, cupides, toujours à la recherche d’argent facile et des postes politiques et ceux qui son résolus à se battre pour le vrai changement. Les intellectuels de la première catégorie utilisent leur savoir pour se rapprocher du pouvoir afin de participer au mangeoire ou à « la politique du ventre » que d’aucuns qualifient de « politique du haut et du bas de la ceinture ». Dans la première catégorie, on retrouve des Congolais instruits, qui déclarent publiquement faire partie de l’intelligentsia congolaise, mais qui ont un comportement contraire à l’éthique. Les intellectuels de la deuxième catégorie restent plutôt constants dans leur démarche.. Cette catégorie aspire au changement pour participer à la reconstruction d’un nouveau Congo, d’un pays prospère qui rejoint le rêve des pères de l’indépendance. Il y a enfin une troisième catégorie composée de femmes et d’hommes qui vaquent à leurs occupations sans vraiment s’intéresser directement à la politique. Certains, parmi les intellectuels de cette dernière catégorie, vivent une frustration profonde mais ils préfèrent se taire.

Les mêmes intellectuels de la première catégorie multiplient des conférences publiques dans lesquelles ils associent les femmes et les hommes du pouvoir dictatorial de Kinshasa et des Congolais renommés du pouvoir, avec l’espoir de bénéficier au passage de quelques retombées financières de la part de l’actuel régime dictatorial de Kinshasa (on se souvient de la fable de La Fontaine : « le corbeau et le renard ») ou avec l’espoir de se faire apprécier et, in fine, dans la perspective de décrocher un poste dans les remaniements futurs. Que peut-on penser de ces intellectuels de la diaspora qui sèment la confusion, qui font du rapprochement avec les membres du gouvernement la principale raison de leur fédération des Congolais ? Quel jugement doit-on réserver à tous ceux qui apprécient sans gêne la fréquentation des membres du gouvernement et des acteurs des six millions de victimes congolaises ?

Quant à la seconde catégorie composée de ces intellectuels restés fermes dans leur choix et convictions, résolus dans leur démarche, ils suivent allègrement leur chemin pour la construction d’un Congo nouveau, plus beau qu’avant suivant le rêve des pères de l’indépendant. Certes, ils sont encore divisés mais leur cohésion ne va plus tarder car ils sont appelés à s’unir pour sauver la mère patrie en danger.

Seul finalement le long terme nous dira qui de ces deux catégories aiment vraiment le Congo et qui a aujourd’hui raison. Un sage et stratège chinois a dit : « La véritable sagesse consiste à savoir que, avec ses capacités intellectuelles limitées, les ruses de l’homme seront toujours déjouées par les ruses du temps ».

Un pays qui souhaite amorcer un décollage économique doit avant tout compter sur un capital national. Or, un tel capital nécessite qu’il y ait la paix dans le pays. Avons-nous la paix au Congo avec les 6’000.000 de victimes et la répétition des guerres à l’est de la République que Joseph Kabange et son gouvernement sont incapables de gagner ? Evidemment que non ! Alors, sur quelle base doit-on adhérer à un régime incompétent et irresponsable qui laisse massacrer ses propres populations et tolère la prédation et le pillage des ressources naturelles ?

Après cette précision entre les intellectuels de pacotille qui passent leur temps à guetter les possibilités de se rapprocher du pourvoir et à jeter jour et nuit des fleurs à Joseph Kabange, il est temps de dire qu’il convient de privilégier la recherche de la paix et le développement par le capital national. L’apport extérieur doit être un simple appui pour éviter que les pays étrangers pillent les ressources naturelles sans état d’âme et sans une réelle contrepartie. Il appartient à l’État congolais de savoir défendre ses propres intérêts au lieu de continuer à vendre ses ressources naturelles à vil prix et de glorifier vilainement les cinq chantiers qui s’inscrivent dans une stratégie électorale – sinon électoraliste – de courte vue.

Un intellectuel est celui qui s’investit pour son pays, dans son domaine de prédilection. En tout cas il n’est pas celui qui spécule à longueur de journée, qui pérore et multiple des articles et des conférences pour jeter des fleurs à un pouvoir tyrannique et incompétent (responsables de six millions de victimes congolaises) afin de se faire remarquer.

En RD Congo, il y a une fracture réelle et profonde entre ceux qui poursuivent leur bonheur immédiat et égoïste – peu importe les moyens utilisés ou à utiliser pour y parvenir – et ceux qui se battent pour la réalisation du bonheur collectif.

2. S’unir pour vaincre : un choix obligé

 

Nous mettre ensemble est la plus belle leçon à donner à notre peuple meurtri. Unis dans une plate-forme commune ou dans une structure commune face aux sangsues qui pillent les ressources naturelles du Congo avec l’appui direct de leurs commanditaires à l’étranger, nous serons en mesure de créer rapidement une base capable d’éroder, voire balayer et supprimer le pouvoir de la honte qui nous gouverne.

Face à la détermination du camp adverse qui tient à demeurer au pouvoir en s’appuyant sur les armes démodées récupérées auprès des forces armées congolaises (FAZ) et achetées à l’étranger auprès des puissances qui soutiennent le pouvoir fantoche de Kinshasa, l’impératif de l’union doit habiter chaque parti opposé au régime actuel de domination et de corruption ; il doit habiter chaque résistant, bref chacun de nous. Nous n’avons qu’une alternative : utiliser la même force qu’utilisent ceux qui se sont emparés du pouvoir ou nous unir dans une plate-forme de collaboration, de concertation et d’actions communes concrètes en vue d’amorcer un changement radical dans notre pays. Agir dans le sens de faire du Congo un havre de paix – un paradis sur terre pour les générations futures – est possible si nous nous mettons ensemble pour faire échec au plan diabolique de nos ennemis. Rêvons ensemble et à haute voix d’un Congo nouveau, d’un pays où il fera beau vivre et où aucun Congolais ne voudra émigrer pour un ailleurs moins rassurant. Ce autre Congo, imaginaire et utopique, peut naître – et il doit naître – de l’union des consciences des résistants coalisés. Faisons fi à nos ambitions individuelles, taisons nos rancunes et nos différences afin de privilégier, à cette étape particulière et déterminante de notre histoire, l’intérêt du peuple en lieu et place de nos propres intérêts individuels souvent égoïstes.

Ensemble, nous bâtirons une nation forte avec une armée républicaine dissuasive, nous protégerons la société civile ravagée et humiliée par ceux qui nous gouvernent et tolèrent l’agression de la République par des soldats venus du Rwanda voisin ou de l’Ouganda. Ensemble, nous bannirons tout discours creux pour laisser place à l’action concrète.

Quels que soient nos choix et notre degré d’amour patriotique, ne répétons plus l’erreur de 2006 où il y a eu 32 candidats face à UN soutenu par la communauté occidentale et par les Nations Unies. Cette bêtise des candidats, qui ont privilégié leurs ambitions personnelles à la place des intérêts du peuple, a coûté très cher à la nation congolaise. Que l’expérience de 2006 soit une leçon pour tous les résistants et les opposants à la dictature. N’oublions pas que depuis l’accession des pays africains à l’indépendance, le pouvoir néo-colonial s’appuie sur ses représentants locaux pour poursuivre la politique coloniale de pillage des ressources naturelles de notre continent. Nous l’avons vécu en 2006 avec l’arrivée massive des soldats occidentaux sur le territoire congolais pour soutenir leur homme. Nous le revivrons demain si nous ne nous organisons pas dès à présent. Un homme averti en vaut deux, dit-on.

Les partis au pouvoir poussent – et ils pousseront davantage – les Congolais à se diviser pour mieux régner sur nous. Montrons-leur notre capacité de cohésion et montrons simultanément au monde entier notre degré de maturité et notre capacité de nous entendre pour défendre les intérêts du peuple. On ne contribue pas nécessairement au développement de son pays en étant Chef de l’Etat. Il appartient donc aux résistants de s’appuyer méthodiquement sur un leader collectif qui tracera les chemins du futur dans la sérénité.

Nous, membres de la plate-forme « Le Congo en légitime défense » (CLD), ouvrons les portes de notre structure pour concrétiser l’esprit de l’union que nous distillons. Bien malin est celui qui réussira à arracher la victoire face au camp des vampires déterminés à se maintenir au pouvoir contre vents et marées, en s’appuyant sur les moyens violents qu’ils usent à profusion et aux fraudes électorales, comme en 2006. Le CLD appelle tous les résistants à s’unir pour vaincre les ennemis du Congo afin de les mettre définitivement hors d’état de nuire. Cet appel est pressant. Il va de l’intérêt de la nation. Devenons des artisans du progrès et témoins de notre histoire immédiate. Face à la majorité parlementaire et sénatoriale qui nous impose ses hommes, formons à notre tour une majorité silencieuse en associant avec nous le peuple congolais.

Les résistants qui aiment le Congo doivent soutenir l’union qui fait la force. Construisons ensemble un autre avenir pour le Congo.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :