LE MONDE BOUGE, QUE FAISONS-NOUS ?

27 Mai

LE MONDE BOUGE, QUE FAISONS-NOUS ?

Par Dr Fweley Diangitukwa

Politologue et écrivain

http://www.fweley.wordpress.com

 Pourquoi je suis inquiet

 Je suis inquiet de voir s’ériger un groupe de laudateurs congolais qui passent leur temps à admirer ce qu’ils qualifient de performance économique de l’Etat congolais, sans au passage se prononcer sur l’origine de l’argent avec lequel le gouvernement actuel réalise maladroitement les quelques rares réalisations qui s’inscrivent toutes dans une démarche de campagne électorale. Malheureusement pour eux, seuls quelques naïfs se laissent abuser par leur démarche démagogique. Occupés à détourner l’attention du public des problèmes importants et à flatter le narcissisme de l’homme d’Etat, ces laudateurs congolais ont cessé de réfléchir par eux-mêmes pour passer leur temps à applaudir et admirer leur leader malgré ses insuffisantes et son incompétence internationalement reconnue. On ne trouvera jamais sous leur plume quelques suggestions qui iraient dans le sens d’améliorer la politique économique du Congo. C’est comme si ceux qui décident étaient des prophètes qui savent par quelle voie passer pour parvenir à endiguer le chômage et à doper l’économie congolaise. Pendant ce temps, les ménages crient au manque d’emploi, à une baisse vertigineuse de leur pouvoir d’achat et de leur niveau de vie. Là où auparavant les familles s’en sortaient par elles-mêmes, elles ont aujourd’hui besoin d’un coup de main extérieur. Si elles ne sont pas secondées par un membre se trouvant à l’étranger (diaspora), elles s’adonnent à la corruption sinon à la prostitution pour les jeunes filles afin d’arrondir les fins du mois. L’avenir du Congo est morose. La situation est si catastrophique que beaucoup de pays développés épris de pitié consentent des remises à zéro de la dette que leur doit l’Etat congolais. Seul un Etat pauvre, incapable de s’en sortir par lui-même, peut accepter une telle humiliation publique. Entre-temps, les laudateurs qui sont incapables de réfléchir pour proposer des solutions au mal économique congolais s’enorgueillissent de ces remises de dettes. Les Congolais, à travers ces individus, ont perdu leur fierté et leur dignité.

Lorsque les laudateurs présentent les rares réalisations du gouvernement, ils ne rappellent jamais aux lecteurs que ces travaux sont accomplis avec l’argent emprunté aux Chinois, à la Banque mondiale et/ou au FMI. L’Etat congolais lui-même ne produit pas grand-chose pour ne pas dire rien. Lorsqu’il parvient à produire, c’est toujours avec de l’argent étranger[1]. Mais un pays ne s’enrichit pas avec des emprunts. Cela, les laudateurs ne l’ont jamais compris. Ils louent aveuglément le leader et cela leur suffit. Ils attendent en retour une reconnaissance sous forme de nomination, sinon une récompense en monnaie trébuchante de leur chef.

Je suis inquiet parce que la RDC, mon pays, ne s’inscrit pas dans la dynamique mondiale, il va à contre-courant.

 Le monde est en concurrence depuis la nuit des temps

 Les pays du monde sont en concurrence depuis la nuit des temps et le centre économique a toujours changé avec les siècles. Pendant longtemps, l’Egypte fut le centre, puis Bagdad, Rome (l’Italie), Anvers, l’Angleterre, les Etats-Unis. Ce sont maintenant les nouveaux pays émergents qui réclament une place au soleil.

Apparu en 2001, l’acronyme BRIC symbolise les quatre stars des pays émergents, à savoir : le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine[2]. Ces pays représentent plus de 40 % de la population mondiale, plus de 50 % du PIB des 150 pays en développement, des taux de croissance de 5 % à 10 % par année, des matières premières et la main-d’œuvre, de l’énergie, de l’innovation, une soif d’apprendre et une envie de s’imposer. Ces pays vont dépasser les Etats-Unis, l’Europe et le Japon dans trente ans en tant que force économique et financière. La face du globe va s’en trouver changée. Les pays regroupés sous le terme de BRIC pourraient devenir économiquement plus puissants que les pays de l’actuel G7 (Etats-Unis, Japon, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Canada). Ils vont largement dominer l’économie mondiale vers les années 2050. De nombreux pays émergents sont porteurs de la croissance économique de demain, parmi lesquels il convient d’ajouter : le Mexique, la Turquie, l’Indonésie, l’Afrique du Sud, l’Argentine, etc. On prévoit qu’en 2030, la Chine devrait être la première puissance économique mondiale devant les Etats-Unis et l’Inde.

 La Chine : l’atelier du monde

 L’histoire ne le dit pas assez, mais la Chine fut pendant des siècles la civilisation la plus avancée, surclassant le reste de la planète dans de nombreux domaines. La Chine a presque tout inventé avant les Occidentaux[3] : l’acier, la brouette, la manivelle, l’écluse, le pont suspendu, le métier à tisser, la céramique, etc. Elle est à l’origine de plusieurs inventions majeures : la boussole, l’imprimerie, le papier, les pâtes alimentaires, la poudre à canon ou le billets de banque. Au début du XIXe siècle, son économie représentait un tiers du PIB mondial. Mais elle fut exploitée par les puissances coloniales européennes, britannique (guerre de l’opium), américaine et japonaise. Si la Chine des années 70 est un géant démographique, elle est un nain économique. Mais en une génération, soit 25 ans, la Chine a traversé les mutations que les pays occidentaux ont mis 150 ans à accomplir.

Il a fallu 58 ans au Royaume-Uni pour doubler son PIB en pleine révolution industrielle (fin XVIIIe-début XIXe siècle), 47 ans aux Etats-Unis entre 1839 et 1886, la Chine l’a fait en 30 ans (trois fois moins) entre 1980 et 2010. Elle est entrain de vivre actuellement sa première révolution industrielle. Beaucoup d’entreprises occidentales délocalisent en Chine. C’est maintenant l’Empire du Milieu qui prête aux Occidentaux.

Tout commence en 1978, deux ans après la mort de Mao, lorsque la Chine s’ouvre à l’économie de marché et invente un nouveau système économique : le capitalisme d’Etat ou l’économie de marché socialiste ou encore l’économie sans démocratie. Grâce à une main-d’œuvre docile, travailleuse et mal payée, la Chine est devenue en peu de temps la deuxième puissance économique mondiale (détrônant le Japon) et ambitionne d’être un jour la première. Sa croissance économique est aux alentours de 10 % depuis plus de trente ans. En Chine, la terre appartient à l’Etat qui la loue aux paysans.

Du XVIe siècle au XVIIIe siècle, l’Inde et la Chine étaient les pays les plus riches du monde. L’Inde avait les meilleurs mathématiciens et astronomes. Le XIXe siècle a marqué leur déclin et le XXIe siècle leur grand retour sur le devant de la scène mondiale.

 L’Inde : le bureau du monde

 Après son indépendance en 1947, l’Inde a choisi un mode de développement socialiste, très aligné sur le système soviétique. Le résultat fut dramatique : niveau de production très faible, sous-alimentation chronique, impossibilité de sortir du sous-développement. Dès 1991, le pays adopte un certain nombre de libertés économiques. L’ouverture de son commerce aux marchés étrangers crée une véritable révolution économique. Si la Chine a misé sur l’industrie, l’Inde a choisi les services (notamment l’informatique) pour asseoir son développement. Grâce à de très importants investissements étrangers et à une main-d’œuvre abondante et bon marché, l’Inde s’est hissé en peu de temps dans le groupe des grandes puissances économiques.

 La Russie : le carburant du monde

 Après 70 ans de communisme, le système d’économie planifiée ou centralisée de l’URSS – dans lequel l’Etat possède tous les biens de production et planifie l’ensemble de la vie économique – s’effondre.

Dans les années 90, la transition vers l’économie de marché se fait dans la douleur et se traduit par une flambée d’inflation et une explosion du nombre de chômeurs.

Depuis 1999, l’économie russe a repris un nouveau départ et certains l’imaginent déjà parmi les cinq plus grandes puissances économiques vers 2030. L’économie russe est soutenue par la vente des hydrocarbures (pétrole et gaz) et d’un grand nombre de métaux.

 Le Brésil : le grenier du monde

 Le Brésil mise en premier lieu sur l’agriculture. Il est le premier producteur mondial de café, de tabac, de jus d’orange, de soja, de sucre, de viande bovine et de volaille mais aussi de fer et de phosphate, 4e pour la bauxite, l’étain et le caoutchouc[4]. Il détient 17 % des réserves mondiales d’eau douce et 22 % des surfaces agricoles. L’agrobusiness est bien le moteur de l’économie brésilienne. Sa croissance économique varie entre 3 % et 6 % depuis 2003, sauf en 2009 ( – 0,2%)[5].

 Et nous, que faisons-nous pendant que les pays émergents revendiquent leur place au soleil ?

 Pour éviter à notre pays de tourner en rond, je propose, dès 2012, avec la nouvelle équipe gouvernementale, l’organisation d’une conférence annuelle des spécialistes de l’économie internationale qui vont régulièrement se pencher, chaque année, pendant quelques jours de rencontre, sur l’état de l’économie congolaise. A l’issue de leur conférence, ils feront des propositions concrètes qui seront soumises aux critiques des autres spécialistes et qui vont, après un débat public, orienter les grandes décisions du ministère de l’économie nationale. Les entreprises publiques et privées ainsi que les hommes d’affaires s’y inspireront. A mon avis, c’est une piste qui permettra à notre pays de sortir du marasme économique qu’il connaît depuis son indépendance. Evidemment, sans lutter efficacement contre la corruption et l’impunité, sans transparence et un Etat de droit qui met un accent particulier sur la nécessité de rendre compte au peuple, l’organisation d’une conférence annuelle des spécialistes de l’économie, que je propose, ne servira à rien.

 Stimuler la valeur ajoutée générée par l’ensemble de l’activité économique au niveau national

 Avec les ressources naturelles que possède notre pays mais aussi avec ses potentialités touristiques (le Congo est un scandale géologique et touristique), notre pays peut décoller en très peu de temps, mais il faut à la tête de l’Etat des hommes compétents, décomplexés, maîtrisant la géopolitique, l’économie et les relations internationales, pleins de savoir global et local et mettant en avant la démocratie participative, la gouvernance dans sa dimension de lutte contre la corruption et l’impunité et aussi dans ses autres dimensions liées à la transparence et à l’exigence de rendre compte. L’équipe actuelle au pouvoir est loin de ces objectifs alors que la RDC possède les facteurs de production nécessaires pour augmenter le produit intérieur brut (PIB), c’est-à-dire la croissance économique qui permet de créer des emplois, de lutter contre le chômage, de satisfaire davantage de besoins et d’offrir un plus grand choix de biens et de services, de disposer de plus de temps de loisir et de plus de moyens pour l’Etat qui pourra ainsi réaliser sa politique sociale.

Puisque notre pays possède les principaux facteurs de productions hormis l’investissement (à savoir les matières premières et une main-d’œuvre abondante et disponible), il nous faut maintenant créer notre propre enrichissement pour initier le décollage économique qui contribuera à réduire les inégalités sociales et le mécontentement social. Oui, il nous faut créer les conditions de la croissance économique qui sera progressivement soutenue par une bonne répartition des fruits de cette croissance, c’est-à-dire par une augmentation aussi régulière que possible des salaires. C’est la confiance entre ceux qui fournissent leur force de travail et ceux qui financent les investissements qui raffermit le lien social et qui est au centre de la réussite économique d’une nation. Pour le dire autrement, c’est le consensus social qui crée les conditions de la croissance. Il nous faut créer les conditions favorables qui permettront aux consommateurs congolais d’être régulièrement optimistes sur l’évolution de l’économie nationale et sur la sécurité de leur emploi afin qu’ils consomment toujours plus. Dans le cas contraire, si les perspectives économiques sont mauvaises comme elles l’ont toujours été et comme elles le sont sous ce régime, la précarité salariale et la crainte du chômage vont freiner la consommation et rendre nul le niveau d’épargne. Un pays qui n’investit pas régresse. Sans action réfléchie, il n’y a pas de développement. Le Congo doit investir aujourd’hui dans les secteurs qui généreront des richesses demain. L’Etat actuel a lamentablement échoué dans cette voie. On ne peut le reconduire.

 Références

Pour découvrir la pensée de l’auteur sur les questions soulevées dans cet article , veuillez vous référer à ses publications, notamment :

–         Stratégies pour la conquête, l’exercice et la conservation du pouvoir, éditions Monde Nouveau/Afrique Nouvelle, Saint-Légier (Suisse), avril 2011, 236 pages (grand format);

–         Gouvernance, action publique et démocratie participative, éditions Monde Nouveau/Afrique Nouvelle, Saint-Légier (Suisse), 276 pages, janvier 2011, 276 pages (grand format);

– La thèse du complot contre l’Afrique. Pourquoi l’Afrique ne se développe pas,Paris, L’Harmattan, 2010, 317 pages (grand format).


[1] Les Chinois, les Indiens, les Russes et les Brésiliens n’empruntent pas à l’extérieur, ce sont les firmes transnationales et les entreprises étrangères qui investissent dans ces pays qui ont su mettre en place une main-d’œuvre abondante et disponible.

[2] Je me réfère au livre Les Mondes économiques (pp. 113-155) pour avancer les idées ci-dessous.

[3] Ibid., p. 136.

[4] La Russie et le Brésil possèdent les matières premières dont l’Inde et la Chine ont besoin.

[5] Toutefois, le Brésil reste un des pays les plus inégalitaires du monde : les 10 % les plus riches se partagent 45 % des revenus, alors que les 10 % les plus pauvres ont droit à 0,8 % (Suisse : 25 % et 3 %).

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