Les guerres secrètes en Afrique

17 Juin

Veuillez d’abord écouter :

http://congojustice.org/le-conflit-au-congo-la-verite-devoilee/

AU SALON DU LIVRE DE GENEVE (1er mai 2011)

 Les guerres secrètes en Afrique

 La théorie du complot de l’Occident contre l’Afrique fait toujours recette. Le thème a été au centre d’un débat nourri lors du dernier salon international du livre de Genève.

Par Maxwell N. Loalngar

 Quatre écrivains étaient devant le public du récent salon africain de Genève pour débattre du thème des guerres secrètes des grandes puissances en Afrique. Au centre des enjeux géopolitiques et surtout économiques, le continent africain est l’objet des agendas secrets des puissances mondiales, c’est en filigrane le message que ces moins avisés ont fait passer à l’auditoire.

 La Françafrique, la lute d’influence sino-occidentale sur le continent, le jeu souterrain mais non moins actif de l’État hébreu, auront illustré les points de vue des uns et des autres.

D’entrée de jeu, Pierre Péan, journaliste d’investigation et écrivain français que l’on ne présente plus, qui semblait être dans son sujet, parce que auteur d’un ouvrage fort à propos – « Carnages, les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique », aux éditions Fayard, plante le décor. Et souligne la nécessité d’élargir le champ en mettant côte-à-côte – comme il le développe dans son livre-enquête, les agendas des grandes puissances en Afrique pour comprendre les crises qui la secouent.

Sans fioritures, le congolais Fweley Diangitukwa précise les enjeux guerriers poursuivis par ces puissances. Pour cet économiste et politologue résidant en Suisse et auteur d’un livre « Les Grandes puissances et le pétrole africain. États-Unis-Chine une compétition larvée pour l’hégémonie planétaire », il y a une compétition entre grandes puissances notamment, pour s’accaparer le pétrole africain, la plupart des guerres en Afrique, sinon toutes, ont comme soubassement ses ressources naturelles : « les raisons économiques priment sur les raisons politiques de loin secondaires », affirme-t-il. Et si ces guerres sont livrées entre Africains eux-mêmes, les « acteurs visibles » selon lui, elles sont aussi le fait d’acteurs « invisibles » que sont ces puissances, lesquels sont aussi importants que les premiers qui agissent pour leur compte, note-t-il.

 Mythe ou arlésienne

 La thèse des relais du néo-colonialisme reste ainsi d’actualité. De là à évoquer la « Françafrique », ce système opaque des relations incestueuses entre la France et ses ex-colonies d’Afrique, il n’y a qu’un pas que les débatteurs n’ont pas manqué de franchir. A la question de savoir si cette « Françafrique » concept ayant fait florès dans les années 90 et dénoncée sans cesse depuis, est-elle un mythe ou une arlé­sienne, deux thèses s’opposeront ou du moins se mettront au jour : celle d’une omniprésence des rapports et agendas occultes de la politique africaine à l’Élysée reliée à des réseaux secrets, les « courts-circuits », selon Gilles Labarthe, incarnés pendant longtemps par Jacques Foccart avant sa disparition ; et celle nuancée d’une « Françafrique » en perte de vitesse ou, à tout le moins, qui n’est plus à sens unique. « Ceux qui agissaient en Afrique pour les gouvernements français, naviguaient dans un univers secret », estime Gilles Labarthe, ethnologue et journaliste d’investigation suisse, auteur de « Sarko I’Africain », pour qui Nicolas Sarkozy était à la bonne école. Celle entre autres de Perreti, Pasqua, pour ne citer que ceux-là.

S’il souligne ainsi la persistance de la Françafrique, il ne note pas moins une Françafrique où l’influence est à sens unique, de la métropole sur ses anciennes colonies mais aussi où i1 y a une influence à l’envers. Via ces réseaux occultes et à coups de financements des partis politiques français notamment gaullistes, les chefs d’État africains influent eux aussi sur la politique de Paris. Et de citer le cas du défunt président gabonais, Omar Bongo, qui avait réussi à obtenir la tête de l’ancien ministre délégué à la coopération, Jean-Marie Bockel, dont les propos sur sa volonté d’enterrer la Françafrique avaient alors agacé l’ancien locataire du palais du Bord de mer à Libreville.

Au mieux, aujourd’hui peut-on parler de la perte d’influence française en Afrique sous l’effet du multilatéralisme, poursuit Gilles Labarthe. Il en veut pour preuve le fait que la France perd de plus en plus la main sur les ressources africaines désormais ouvertes aux convoitises des autres puissances : « aujourd’hui le diamant centrafricain par exemple est aussi convoité par les États-Unis et Israël », avance-t-il. La mondialisation, l’éclatement du bilatéralisme, sous le poids des institutions de Bretton Woods, ont changé le caractère des relations franco-africaines, estime Pierre Péan pour qui les intermédiaires de la Françafrique n’ont plus la même puissance, la bataille pour les ressources africaines étant livrée aujourd’hui par toutes les puissances. « La Françafrique a encore des restes mais n’a plus la puissance qu’on lui attribue », soutient-il. « La perte d’influence de la France en Afrique, notamment au Sénégal, est réelle renchérit l’écrivain et économiste sénégalais Felwine Sarr pour qui le rapport dominant-dominé est désormais obsolète. Il en veut pour preuves le démantèlement de la base militaire française au Sénégal qui diver­sifie depuis ses rela­tions et développe de nouveaux partenariats dont celui avec la Chine très présente dans son pays. Faisant appel à l’actualité, le congolais Fweley Diangitukwa se porte en faux contre cet avis et estime que « c’est faire court de penser que la France n’a plus beaucoup d’influence en Afrique. La Grande-Bretagne n’est pas intervenue au Kenya ou au Zimbabwe pour résoudre leurs crises politiques (fraudes électorales) alors que la France l’a fait en Côte-d’Ivoire récemment, soutient-il. Avant de concéder que c’est à cause des mauvaises relations de la France qui alimente des crises en Afrique que les Africains ont décidé d’aller voir ailleurs. Notamment vers la Chine dont la percée sur le continent noir donne lieu à une concurrence accrue avec les autres puissances, en particulier dans sa partie orientale et centrale. L’or noir au Soudan et les richesses minières au Congo RDC attisent les convoitises des puissances anglo-saxonnes qui se demandent comment faire de nouveau main basse sur ces richesses après l’intermède de la guerre froide, souligne Fweley Diangitukwa. Les Anglo-saxons ont apporté une aide massive à l’Ouganda et au Rwanda pour changer la donne politique dans la région et favoriser leurs vues autant sur les richesses minières congolaises que sur le pétrole soudanais, estime cet économiste et politologue qui inscrit le retour de la Belgique en RDC dans le même registre.

 Pétrole et terrorisme

 Ajoutant un autre paramètre purement géostratégique à cette hypothèse, Pierre Péan estime qu’il faut intégrer le conflit au Moyen-Orient et aussi le « 11 septembre 20o1 » dans l’analyse pour comprendre ce qui se passe dans la région. Selon lui, le pouvoir arabo-islamiste soudanais est un des soutiens importants à la cause palestinienne, proche par ailleurs de certains groupuscules intégristes ou terroristes – Ben Laden a séjourné cinq ans durant d’ailleurs au Soudan. Aussi Israël et les États-Unis ont-ils intérêt à le voir affaibli. Ces raisons expliquent leurs actions en faveur de la sécession du Sud-Soudan et leurs soutiens à l’Ouganda et au Rwanda pour affaiblir Khartoum dans ce sens. « Vu de Jérusalem et Tel-Aviv, le Soudan est un pays dangereux. L’Israël a favorisé un des premiers mouvements indépendantistes au sud et s’intéresse à Museveni, fait de lui un personnage important pour contenir le Soudan, encourage les pays voisins à faire changer la donne au Soudan », affirme-t-il. « Le Soudan, clé de voûte du dispositif chinois en Afrique, est en train de rompre sous les manœuvres des autres puissances… », soutient un intervenant suisse, spécialiste de la Chine-Afrique présent parmi le public et invité à se prononcer. Et le congolais Fweley Diangitukwa de craindre que son pays, la RDC, soit le prochain pays balkanisé après le Soudan.

La lutte contre le terrorisme justifie la présence militaire des Occidentaux dans la bande sahélo-saharienne. Ceci, par le billet de la France dont les ressortissants sont souvent enlevés par Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique). Gilles Labarthe, tout en notant que la France joue ce rôle mais avec des alliés, ne manque pas de déceler qu’ « une fois de plus, c’est pour les ressources minières – entre autre l’or par exemple de l’ouest afri­cain, si on lit bien les dessous des cartes dans cette région. »

Après un tel constat des agendas secrets des grandes puissances qui nourrissent des crises en Afrique, comment agir pour sortir de leur jeu dans l’intérêt des Africains qui aspirent à la paix et au développement ? Pour Felwine Sarr, il faut éviter une réponse hâtive mais essayer de trouver une ligne d’équilibre entre les dynamiques interne et externe des problématiques économiques africaines pour une gestion optimale des ressources et sortir de la misère. Pour ce faire, le congolais Fweley Diangitukwa propose de sortir de la guerre en mettant en place des « think-tank » en vue d’anticiper les agendas secrets des puissances et les crises. « Les Africains doivent se réunir pour faire échouer les stratégies secrètes… », affirme-t-il au terme d’un débat qui a attiré un public très attentif.

Africalink. La voix de l’Afrique dans la diaspora. Mai/Juin 2011, Vol. 12 no 1, pp. 8-9.

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