La nécessité de définir un référentiel accepté par tous

23 Avr
Par Fweley Diangitukwa, politologue et écrivain (auteur de nombreuses publications aux éditions L’Harmattan et aux éditions Monde Nouveau/Afrique Nouvelle). Il vit en Suisse.

Chers compatriotes kabilistes, quel est votre référentiel ?

 Le référentiel est « un processus cognitif dont la fonction sera de comprendre le réel en limitant sa complexité »[1]. C’est un ensemble de normes prescrites qui orientent un programme d’action en conformité avec les critères de choix et les objectifs des acteurs d’un secteur donné. Les politiques publiques répondent à cette vision imagée du monde des acteurs.

La notion de référentiel est capitale en politiques publiques car elle renvoie à la représentation ou à l’image mentale que l’on construit et sur laquelle on cherche à intervenir. « C’est en référence à cette image cognitive que les acteurs organisent leur perception du problème, confrontent leurs solutions et définissent leurs propositions d’action : cette vision du monde est le référentiel d’une politique »[2]. Le référentiel correspond au but global qu’une société cherche à atteindre. Elle est la vision imagée de la place et du rôle d’un domaine précis dans la société. Par exemple, les propositions que l’on formule pour la réforme de l’enseignement seront le reflet de la représentation que l’on se fait du statut de l’éducation nationale dans la société et du statut des enseignants appelés à appliquer les réformes initiées par l’Etat. Pierre Muller cite un autre exemple intéressant : « la définition d’une politique de défense nationale dépendra étroitement de l’image et de la perception du risque principal et de la place que l’on entend assigner à l’armée dans la nation. Suivant qu’il s’agira de défendre le pays aux frontières, d’assumer une certaine place dans le concert mondial ou de diffuser un message révolutionnaire, la représentation du rôle de l’armée variera et donc le référentiel de la politique de la défense »[3]. En matière de création d’emplois, les choix que l’Etat fera dépendront de la représentation qu’il se fait de l’emploi. Va-t-il le considérer comme une source d’enrichissement futur ou comme des dépenses supplémentaires ? Dans le premier cas, l’Etat cherchera à investir massivement dans la création de nouveaux emplois pour lutter contre le chômage et créer un enrichissement futur, au besoin il encouragera le secteur privé à créer des emplois en y injectant des fonds, dans l’autre l’Etat n’engagera pas une politique publique significative dans le domaine de l’emploi. C’est en tenant compte des objectifs à atteindre et en précisant les raisons qui ont motivé le choix, que l’on donne du sens à un programme politique et qu’on agit sur le réel.

Le référentiel présente quatre niveaux de perception du monde : des valeurs, des normes, des algorithmes et des images[4].

– les valeurs distinguent ce qui est bien ou mal, désirable ou à rejeter. Par exemple le débat sur équité vs égalité est un débat qui porte sur les valeurs ;

– les normes tablent sur ce qui est et sur ce qui est souhaitable. Elles insistent sur le devoir : « Il faut lutter contre la corruption, la criminalité organisée et l’impunité » ; « Il faut garantir un minimum vital » ; « Il faut lutter contre le pillage de l’économie nationale par les entreprises étrangères » ;

– les algorithmes sont exprimés sous la forme « si… alors » : « si le gouvernement ne modernise pas les équipements de l’armée et ne paie pas les salaires des soldats, alors la nation ne gagnera jamais la guerre contre les ennemis » ; « si l’Etat ne punit pas les fraudeurs, alors le mal persistera et les gens continueront à frauder ou à tricher » ; « si l’Etat ne décentralise pas, alors les provinces ne seront pas assez motivées à créer des richesses » ;

– les images (par exemples : « objectifs 80 », « une armée forte et disciplinée », « les soldats rwandais violant les femmes congolaises ».

Les images positives encouragent tandis que les images négatives démotivent/découragent. Ces raccourcis donnent sens au réel, au vécu. Retenons que « Le référentiel d’une politique, c’est pas seulement des idées mais des idées en action »[1].


[1] Pierre Muller, in Laurie Boussaguet, Sophie Jacquot, Pauline Ravinet (sous la direction de), Dictionnaire des politiques publiques, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2e édition, 2006, p. 378.

Il existe deux référentiels : l’un est global et l’autre est sectoriel. Pour besoin de cohérence, il faut que le référentiel de petits groupes se retrouve dans le référentiel global. Le référentiel global définit une représentation générale dans laquelle vont se retrouver les différentes représentations sectorielles. « Il [référentiel] est constitué d’un ensemble de valeurs fondamentales qui constituent les croyances de base d’une société, ainsi que des normes qui permettent de choisir entre des conduites. A ce titre, il constitue la représentation qu’une société se fait de son rapport au monde à un moment donné »[5]. Le référentiel sectoriel renvoie à la représentation du secteur, de la discipline ou de la profession. Il délimite les frontières du secteur et souligne l’importance qu’on accorde à chaque secteur, comme l’agriculture, la santé, les transports, l’enseignement, etc. Normalement, les secteurs qui sont mal « lotis » sont mis sur agenda politique pour assurer leur émergence. C’est la vision que l’on se fait d’un secteur donné qui s’impose comme image de référence pour la politique publique correspondante, en sachant que le sectoriel doit s’articuler avec le global. Or, si « c’est à partir d’une représentation de la société comme ensemble de secteurs que se développent la plupart des interventions publiques »[6], alors on dira que le référentiel sectoriel est la meilleure image des politiques publiques. Si donc le référentiel global n’est pas la meilleure indication à cause des limites de son approche verticale des problèmes sociaux, pour quelle raison ne s’accorderait-on pas à reconnaître que les nouveaux espaces de gouvernance locale (c’est-à-dire sectorielle) – via la décentralisation par exemple – constituent la meilleure voie pour initier des projets de développement ? François d’Arcy et François Dreyfus pensent que c’est là qu’il faut « trouver des formes de développement adaptées à chaque situation »[7]. Dans ce sens, il faut permettre aux différents territoires de définir des espaces de rencontre au sein desquels des acteurs d’origine très diverse et de différente sensibilité politique pourront « participer à l’élaboration d’un référentiel global-local, susceptible d’intégrer les différentes facettes des politiques locales »[8]. En développant le local et en ouvrant des débouchés, on freine l’exode rural et on lutte mieux contre le chômage.

  Que fait l’ Etat dans notre pays où ses services sont marginalisés voire inexistants et où leur seule présence est synonyme de désordre ?

Dites-nous, chers compatriotes kabilistes, quel est votre référentiel pour moderniser le Congo ? Celui que vous offrez depuis 2001 est constitué uniquement d’assassinat, d’emprisonnement, de surfactures dans les travaux publics, de vol des derniers de l’Etat, d’impunité, de fraudes, de chômage structurel, de règne du mensonge politique et d’anarchie généralisée, de gouvernement par défi ? Voilà les images que le peuple congolais retient du pouvoir actuel. Dans quelle politique sectorielle ce régime que vous servez a-t-il progressivement gagné des points ? En vérité, dans aucune. Regardez la corruption érigée en modèle dans le système judiciaire. Regardez l’état de délabrement des écoles publiques en matière de politique de l’éducation. Regardez l’état des routes de desserte agricole en matière de politique des transports. En matière de politique de santé, les autorités politiques et les Congolais fortunés ou qui bénéficient de la protection étatique vont se faire soigner à l’étranger (Europe, Afrique du Sud ou Inde) à cause des conditions déplorables de nos hôpitaux. En matière de politique énergétique, le délestage est une monnaie courante à Kinshasa et de nombreux centres urbains vivent sans eau ni électricité à l’intérieur du pays. Regardez l’état de malnutrition non seulement des enfants mais aussi des adultes en matière de politique agricole. En politique étrangère, les ambassadeurs sont mal rémunérés et ne sont pas motivés pour assurer la promotion de notre pays à l’étranger.

Alors, où sont vos actions concrètes dans la lutte contre l’insécurité, contre le pillage de nos ressources naturelles, contre le viol des femmes à l’Est, contre le chômage, dans la parité hommes/femmes, dans la répartition des richesses nationales, etc. ?

A cause des fraudes à grande échelle, les pays étrangers ont refusé d’assister à la prestation de serment du président Joseph Kabila. La politique de défense est le domaine qui fait le plus honte. Non seulement notre pays est toujours envahi depuis l’entrée des troupes de l’AFDL mais pire notre armée est dirigée par de nombreux officiers qui n’ont jamais fréquenté une académie militaire. Certains parmi eux ne sont pas des Congolais. Comment peuvent-ils défendre notre territoire ? Vous le savez mais vous fermez les yeux et ne dites rien aux Congolais.

La politique urbaine est un échec car la ville est pleine d’érosions et d’immondices, les moyens de transport sont chaotiques et le gouvernement n’a jamais réussi à éradiquer le paludisme. N’avez-vous pas honte de vous présenter devant les Congolais qui souffrent ? Dites-nous, chers compatriotes kabilistes, en quoi êtes-vous fiers et comment pouvez-vous convaincre les « publics » qui vous regardent gouverner comme des apprentis et des irresponsables ?

Ne fermons pas les yeux devant les problèmes réels de notre société.


[1] Gilles Massardier, Politiques et action publiques, Paris, Armand Colin, p. 158.

[2] Pierre Muller, Politiques publiques, Paris, PUF, 2009, p. 60.

[3] Ibid., p. 61.

[4] Ibid., p. 61.

[5] Ibid., p. 63.

[6] Ibid., p. 106.

[7] François d’Arcy, François Dreyfus, Les institutions politiques et administratives de la France, Paris, Economica, 1985, p. 333, cité par Pierre Muller, Les politiques publiques, op. cit., p. 107.

[8] Pierre Muller, Les politiques publiques, op. cit., p. 109.

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