Analyse du discours de M. Joseph Kabila sur l’état de la nation devant les Sénateurs et les Députés

22 Déc

Par Fweley Diangitukwa, Politologue

Blog : www.fweley.wordpress.com

 Le dernier discours de M. Joseph Kabila sur l’état de la nation, le 15 décembre 2012, devant les Sénateurs et les Députés restera dans l’histoire congolaise comme un modèle de manipulation, de simulation et de tromperie sans précédent, car c’est dans ce discours que le pouvoir de Kinshasa a expressément cité, pour la toute première fois, le Rwanda comme pays agresseur du Congo. Ce texte est le premier acte officiel d’accusation directe et publique du Rwanda depuis le retrait par la RDC de la plainte déposée au Tribunal pénal international contre le pays de Paul Kagame. Pour comprendre les méandres discursifs, il faut prendre en considération tous les facteurs antérieurs à l’événement, plus particulièrement la colère des Congolais contre l’occupation de la ville de Goma et l’intention du Rwanda de faire de Rutshuru et Goma une partie de son territoire national, ainsi que l’appel des Congolais de la diaspora à la révolte contre le pouvoir ignoble de M. Joseph Kabila. Apeuré et pour désamorcer la colère qui rampe et circule librement, les conseillers du « Prince » ont rédigé un discours adapté directement aux attentes des Congolais afin de donner l’impression que leur chef cherche réellement à défendre l’intégrité territoriale du Congo. Reprenant mot à mot le discours des opposants, le pouvoir de Kinshasa parvient à créer volontairement la confusion dans l’entendement. Mais en réalité, que cache-t-il ce discours ?

Il est écrit ce qui suit dans Le Prince de Machiavel au chapitre XVIII : « L’histoire de notre temps enseigne que seuls ont accompli de grandes choses les princes qui ont fait peu de cas de leur parole et su adroitement endormir la cervelle des gens […] C’est pourquoi un seigneur avisé ne peut, ne doit respecter sa parole si ce respect se retourne contre lui et que les motifs de sa promesse soient éteints […] Et les hommes ont tant de simplesse, ils se plient si servilement aux nécessités du moment que le trompeur trouvera toujours quelqu’un qui se laisse tromper […] mais tu dois avoir entraîné ton cœur à être exactement l’opposé, si les circonstances l’exigent […] Il (un prince) doit donc disposer d’un esprit en mesure de tourner selon les vents de la fortune, selon les changements des situations […] D’une façon générale, les hommes jugent plus souvent d’après leurs yeux (et leurs oreilles, c’est nous qui précisons) que d’après leurs mains : chacun est en mesure de voir (et d’entendre, c’est nous qui précisons), bien peu sont en mesure de toucher (et de comprendre, c’est nous qui précisons) »[1].

C’est armé de ces idées de Machiavel que j’ai écouté attentivement le discours de M. Joseph M. Kabila devant les Sénateurs et les Députés sur l’Etat de la nation. Pour ceux qui ne le savent pas et qui se sont laissés convaincre par le contenu, c’est-à-dire par les mots, il faut dire que ce discours s’inscrit dans une logique de politique intérieure comme l’a été le discours du maréchal Mobutu prononcé le 24 avril 1990 pour désamorcer le vent de la démocratisation, venu de l’Europe de l’Est, qui balayait déjà les dictatures africaines. Dans son discours, le maréchal Mobutu s’est appuyé sur Le Prince de Machiavel et il s’est mis dans la peau des citoyens zaïrois en leur disant tout ce qu’ils voulaient entendre, sans que lui-même y croie. Il a suffi de quelques jours, soit le 03 mai 1990, pour que le maréchal Mobutu, par un volte-face déroutant, renie tout ce qu’il a dit au peuple zaïrois.

Machiavel dit : « N’importe qui peut voir ce que tu sembles être ; quelques rares seulement peuvent tâter (comprendre) ce que tu es. Et ces derniers n’osent contredire l’opinion du grand nombre, renforcée par toute la majesté de l’Etat »[2]. Etant dans la même situation que le maréchal Mobutu en 1990, devant la grogne des Congolais qui n’acceptent plus la complicité de ce président qui n’a jamais donné des moyens à l’armée congolaise pour mener une guerre contre les envahisseurs rwandais et ougandais, les rédacteurs du discours prononcé par M Joseph Kabila devant les Sénateurs et les Députés se sont inscrits dans la même logique du discours du 24 avril 1990 consistant à dire aux Congolais tout ce qu’ils voulaient entendre même si celui qui a prononcé le discours n’a eu aucune conviction dans les mots qu’il a publiquement utilisés. Le principe est simple et il est connu mais personne ne prête souvent attention au message : « c’est la fin qui justifie les moyens », dit Machiavel. M. Joseph Kabila et son gouvernement sont à la recherche d’une bouffée d’oxygène pour souffler un peu après tant d’événements négatifs qui ne consolident pas leur pouvoir. Ceux qui ont rédigé le discours prononcé par M. Joseph Kabila sont partis de l’idée que « la minorité ne compte point quand la majorité s’appuie sur des arguments qu’elle croit solides »[3]. Sur ce plan, les rédacteurs de ce discours ont réussi à créer un doute dans le cœur des Congolais qui ont cru aux propos de M. Joseph Kabila même si le locuteur n’observe ni l’éthique de conviction ni l’éthique de responsabilité dans ses paroles et dans son agir.

Pour attirer l’attention des gens qui croient naïvement aux discours des hommes politiques, Machiavel prévient : « Tel seigneur des temps présents qu’il n’est pas bon de nommer n’a d’autres mots à la bouche que ceux de paix et de fidélité ; mais en fait il se montre leur farouche ennemi »[4]. M. Joseph Kabila n’a eu d’autre choix – les rédacteurs de son discours l’ont compris – que de dire aux Congolais ce qu’ils voulaient entendre. Dans ce sens, le discours devant les Sénateurs et les Députés sur l’état de la nation entre dans ce que Machiavel appelle la nécessité de « paraître » et pour mieux paraître il faut faire croire.

Ce qui choque le plus dans ce discours, c’est le temps qu’il accorde à la mémoire des victimes tombées à l’Est du Congo. M. Joseph Kabila n’a eu aucun respect des morts congolais et il n’est nullement solidaire avec la douleur des familles de victimes. La preuve est dans le temps qu’il a accordé au silence. Alors qu’il a demandé une minute de silence, ce silence a été vite rompu après treize secondes seulement (vérifiez vous-mêmes de 5’ 31 à 5’44). Que doit-on penser ? Sacrilège ou ignorance de la notion du temps ? C’est dommage et regrettable d’avoir un chef d’Etat qui ne sait pas compter. En tout cas, nos millions de morts du Kivu ne méritent pas ça ; ils méritent plus, du respect et de la considération. M. Joseph Kabila n’a pas le droit de se moquer d’eux en leur réservant à peine treize secondes de silence. 

Pendant longtemps, M. Joseph Kabila était incapable de nommer le Rwanda et l’Ouganda comme pays agresseurs, préférant utiliser les termes de « forces négatives » pour qualifier les Hutu que combatte le pouvoir monoethnique tutsi au pouvoir à Kigali. A force d’adopter le même discours que Kagame envers les Hutu qualifiés de génocidaires – alors que tous Tutsi et Hutu ont péri dans les massacres – les Congolais ont compris que M. Joseph Kabila rappelait ses origines tutsi dans sa haine virulente contre les Hutu. Pour brouiller publiquement les esprits, il a nommé, pour la première fois, le Rwanda comme pays agresseur et les Honorables Sénateurs et Députés ont massivement applaudi. Naïveté, lorsque tu nous tiens ! Mais comment peut-on penser que celui qui a précédemment ri et dansé devant les présidents Kagame et Museveni à Kampala (voir les deux photos ci-dessous) puisse subitement croire lui-même à la sincérité de ses propos ? Non. Cela s’appelle simplement « manipulation, simulation ». M. Joseph Kabila sait qu’il ne donnera aucun moyen à l’armée congolaise qu’il n’a jamais organisée depuis qu’il est à la tête du Congo et que dans ces conditions, Kagame peut continuellement dormir sans inquiétude même si son ancien garde du corps, Joseph Kabila, cite nommément son pays comme agresseur du Congo. Toutefois, il faut croire que l’élève a préalablement obtenu l’autorisation de son maître.

Le discours devant les Sénateurs et les Députés sur  l’état de la nation s’inscrit dans l’ordre du théâtre. Il ne faut pas y croire. Autrement, pour quelle raison n’a-t-il jamais ordonné l’encerclement des soldats de M23 dans l’espace qu’ils occupaient à leur création ou lorsqu’ils ont dernièrement envahi la ville de Goma ? Autrement, pour quelle raison n’a-t-il jamais nommé et responsabilité les officiers congolais qui ont étudié la guerre dans les académies militaires de grande réputation et qui ont de l’expérience en lieu et place des civils élevés au rang des généraux ? Autrement, pour quelle raison n’a-t-il jamais doté l’armée congolaise des armes modernes et surtout des bombardiers pouvant anéantir les forces d’occupation en peu de temps ? M. Joseph Kabila est un traître qui fait du théâtre devant les Congolais. Tout ce qu’il a dit devant les Honorables Sénateurs et Députés n’est que tromperie pour mâter la révolte rampante des Congolais. Tout son discours a un fond démagogique. M. Joseph Kabila, comme le maréchal Mobutu en 1990, se couvre de la peau du renard. Après avoir longtemps trahi l’armée congolaise en facilitant l’entrée des soldats rwandais avec femmes, enfants et vaches, après avoir intégré les soldats rwandais du CNDP dans l’armée congolaise, après avoir placé des Rwandais dans nos services de renseignement et de sécurité, après avoir facilité le pillage des ressources naturelles à l’Est et contribué à décimer les populations civiles, il feint subitement dans ce discours de devenir nationaliste pour le besoin de la cause afin que les Congolais ne s’opposent plus à son pouvoir et afin qu’ils le reconnaissent comme le vrai chef d’Etat après les fraudes électorales de novembre 2011. A part l’absence de gouttes de larmes versées autrefois par le maréchal Mobutu et le mouchoir blanc exhibé en public pour susciter la pitié et l’adhésion, les deux discours poursuivent le même but : séduire. Machiavel écrit : « Le prince qui sait le mieux se couvrir de la peau de renard est le plus heureux ainsi que celui dont les affaires vont le mieux, l’important étant en politique de bien jouer sont rôle par la simulation ».

Parlant de Napoléon, Manès Sperber a écrit : « La manie de régner sur les esprits est la plus puissante de toutes les passions »[5]. Il ne faut jamais oublier, comme le rappele si justement Manès Sperber que « le but du discours est de forcer l’amour »[6] et c’est ce but que M. Joseph Kabila a poursuivi dans son discours qui n’est rien d’autre qu’un tissu de bonnes intentions sans actions concrètes. Paroles, paroles ! Rien que de la flatterie pour plaire, pour attirer l’attention des étrangers, des Sénateurs et des Députés présents mais aussi celle du peuple absent, afin de s’assurer de leur adhésion spontanée. Flatter le public a toujours été le propre d’un démagogue. Les politologues le savent et ils le rappellent comme je le fais.

Malgré sa démagogie exprimée le 24 avril 1990, le maréchal n’a pas réussi à stopper la révolte des Congolais et leur volonté de changement. Au contraire, il s’est tiré une balle dans les jambes  car il a ensuite fui Kinshasa pour vivre cloîtré dans son village natal, comme un rat ! Les partis d’opposition de l’époque qui ont répondu à ce discours par un refus total de se laisser séduire ont réclamé la tenue d’une conférence nationale. Que nous réserve l’avenir après ce discours démagogique sur l’état de la nation ?

Peuple congolais, il nous appartient de choisir entre l’endormissement et la liberté dans le pays de nos ancêtres. Restons debout malgré la manipulation savamment orchestrée par les hommes du pouvoir kabiliste. N’oublions surtout pas qu’il est des hommes, comme Alexandre VI, qui ne font rien d’autre, ne pensent jamais à rien d’autre qu’à duper les hommes et jamais ils ne ratent d’occasion en faisant des promesses solennelles et des serments enflammés qu’ils oublient aussitôt.

 

Réécoutons maintenant ce discours en pensant à Machiavel.

 

Joseph Kabila s’adresse ce samedi devant le Parlement réuni en Congrès

 

 

 

Pardonner ? oui mais regardez les images de nos compratriotes du Kivu sauvagement assassinés, tués ou défigurés. Pensez aux femmes, filles et enfants violées. Alors !

 

 

 

 


[1] Machiavel, Le Prince, Paris, Librairie Générale française, 1983, chapitre XVIII, lire pp. 91-95.

[2] Ibid., p. 94.

[3] Ibid., p. 94.

[4] Ibid., pp. 94-95.

[5] Manès Sperber, Psychologie du pouvoir, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 25.

[6] Ibid., p. 86.

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