Dr FU KIAU KIA BUNSEKI, mon témoignage

3 Déc

FU KIAU KIA BUNSEKI, mon témoignage

Par Fweley Diangitukwa

La RDC vient de perdre un très GRAND homme au nom de FU KIAU KIA BUNSEKI.

J’étais élève de quatrième année primaire à Kimbamba, dans le secteur de Balari, territoire de Luozi (Manianga), district des Cataractes, province du Bas-Congo, lorsque l’aîné FU KIAU KIA BUNSEKI, revenant de Kinshasa, acceptait de donner un coup de main aux élèves de sixième année parmi lesquels se trouvait mon défunt frère aîné Mumpasi Victor. Pendant une année, il eut la responsabilité de redresser le niveau des élèves de sixième année et il le fit merveilleusement bien. C’était la première fois de son histoire que Kimbamba ouvrait une sixième année. C’était en 1963.

En très peu de temps, maître FU KIAU KIA BUNSEKI s’était distingué de tous ses collègues par sa gloutonnerie livresque. Il aimait lire des journaux d’un format inhabituel qui venaient d’on ne savait exactement où mais il avait tout le temps un journal sous ses aisselles qu’il allait lire dans un lieu isolé, retiré, calme, entre deux immenses ravins (benga), non loin d’un village appelé Munzebula. Il nous impressionnait – mais je pense que j’étais le plus impressionné de tous les enfants – par sa soif de la connaissance. Entre deux immenses ravins, dans ce lieu insolite où personne n’osait descendre, il trônait là, couché sur son dos, en train d’avaler des journaux pendant des heures entières. On le trouvait là à l’aller et  on le retrouvait là au retour. Il suscitait notre admiration ou plutôt mon admiration. Et lorsqu’il nous arrivait de l’approcher timidement, il nous parlait avec douceur.

L’année suivante, il alla créer sa propre école : l’Académie de la Langue Kikôngo à Kumba. Dans un Manianga dominé exclusivement par des écoles catholiques et protestantes où les élèves se chamaillaient, se haïssaient et parfois se battaient à cause de la division religieuse leur léguée par les missionnaires catholiques belges qui méprisaient les écoles protestantes ouvertes par les missionnaires suédois, M. FU KIAU KIA BUNSEKI ouvrait une école secondaire privée. C’était une première dans le Manianga et ce n’était pas n’importe quelle école mais une académie kongolaise où l’enseignement se faisait en langues congolaises. Les élèves étaient appelés à apprendre le ki kôngo et le swahili (oui le swahili) dans le Manianga des années 1964 ! Il avait décidé de supprimer son prénom « André ». De « André Fukiau », il devenait « FU KIAU KIA BUNSEKI ». La mue était complètement faite et d’un seul tour. Longtemps avant Mobutu, il avait opéré son « recours à l’authenticité » sans tambour battant car il était un homme simple, mais profond et sage. A vrai dire, c’était lui le véritable précurseur de l’authenticité. Mobutu n’avait fait que le copier en l’imitant. En peu de temps, son école eut une telle réputation que même des étrangers s’étaient intéressés à son projet. Des Américains étaient venus chez lui dans le cadre de leurs recherches sur la culture kôngo.

Sans soutien, M. FU KIAU KIA BUNSEKI abandonna son noble projet pour aller se former aux Etats-Unis où il obtint un Doctorat ès Éducation et Développement Communautaire, à The Union Institute in Cincinnati, Ohio, USA. Il a fini son doctorat tardivement, en 1980.

Enfant, je voulais savoir qui était vraiment cet homme. J’avais donc suivi son parcours à distance en  me renseignant régulièrement sur lui à chaque fois que j’en avais l’occasion, car je voulais à tout prix l’imiter, lui ressembler, être comme lui. J’avais appris qu’il vivait à Boston mais sans aucune précision.

Devenu grand, armé de la soif de la connaissance que M. FU KIAU KIA BUNSEKI avait inoculée en moi sans le savoir, je m’inscrivais à l’université de Genève après mon graduat obtenu à l’ISP Mbanza-Ngungu et ma 1/2 licence de l’IPN. En 1995, juste après avoir obtenu ma licence en sciences économiques et sociales, mention science politique, je m’envolais pour New York avec l’intention de parfaire mon anglais et mes études aux niveaux Master et Ph.D. Dès mon arrivée à New York, j’apprenais que Dr FU KIAU KIA BUNSEKI était programmé pour donner une conférence sur la philosophie bantoue et l’art kuba au musée africain de la ville. Je ne pouvais en aucun cas rater une telle occasion. J’annulais tout pour aller à sa conférence publique. Il était le deuxième à prendre la parole. J’étais presque au ciel en l’écoutant, presque assis au milieu des anges ! A la fin de sa conférence, j’étais allé échanger brièvement avec lui, car il était abondamment sollicité ce jour-là.

Grâce à l’image qu’il avait donnée à l’enfant que j’avais été autrefois à Kimbamba, je suis devenu le produit – sinon le reflet – de sa vie. Comme lui, j’avais très tôt appris à aimer la lecture, comme lui, j’avais appris à aimer ma langue maternelle et ma province d’origine et mon pays, comme lui j’avais très tôt décidé de consacrer ma vie entière à la recherche et à l’écriture. Cet illustre homme me fascinait.

Encore à Kimbamba, le samedi, après l’école, il allait à la rencontre des vieillards, à Mutanga et dans d’autres villages, avec lesquels il restait des heures et des heures à les écouter attentivement et activement. Je  ne savais pas exactement ce qu’il faisait et ce qu’ils se disaient mais plus tard j’ai su et compris qu’il menait des recherches (des enquêtes de terrain) qui l’ont conduit à écrire « La cosmogonie Kôngo » en langue kôngo. Ce livre est vite devenu célèbre et recherché par tout Congolais qui aime son pays. M. FU KIAU KIA BUNSEKI était un chercheur né sinon un chercheur inné. Comme lui, j’avais appris très tôt à écrire, comme lui j’avais décidé de publier des livres, de pousser mes études jusqu’au doctorat que j’ai accompli tardivement comme lui, non pas à New York comme je le souhaitais mais à Genève, dans la Cité de Calvin car le coût des études était trop élevé pour moi aux Etats-Unis. Comme lui, j’ai décidé de construire une école privée dans ma région d’origine. Lui l’avait fait très jeune, moi je le fais au soir de ma vie, à 61 ans, mais l’objectif est le même. L’essentiel est d’être utile aux autres, de rendre ce que l’on a reçu et de bien remplir sa mission sur terre.

C’est donc avec la plus grande douleur que j’apprends son décès. Notre vie a un commencement et une fin. Dr FU KIAU KIA BUNSEKI a bien rempli sa mission pendant ce très court espace de vie compris entre la naissance et la mort. Il était un GRAND homme. Il était de ces hommes qui inspirent d’autres et qu’on cherche à imiter. Comme Kimpa Vita, Simon Kimbangu, Kasa-Vubu, Nzeza Landu, Diomi, l’ancien pasteur Bahelele à Nsundi-Lutete, etc., il était un exemple, un modèle, un maître et un savant. Que son âme repose en paix auprès de nos ancêtres. Je m’incline et je pleure dans mon cœur. Nous nous reverrons dans l’au-delà.

Que Dieu de Simon Kimbangu vous accueille. Ensemble, envoyez-nous d’autres maîtres à penser, d’autres modèles, d’autres libérateurs, d’autres prophètes, d’autres savants car nous en avons grandement besoin, surtout en ces temps pénibles que traverse notre République.

La RDC vous ignore car les dirigeants de ce pays n’aiment pas la culture et ceux qui s’intéressent à la culture. Je sais d’avance qu’ils ne feront rien pour immortaliser votre mémoire mais vous avez fait votre travail et vous l’avez très bien fait. C’est l’essentiel. Chapeau mon GRAND. Le temps de vous reposer est venu. Paix à votre âme.

Fweley Diangitukwa

Politologue, professeur de science politique et écrivain

www.fweley.wordpress.com

Il a écrit, entre autres :

 –         Fu Kiau Kia Bunseki, « La momification des Morts chez les Kongo, Luyalungunu lwa Kumba », Kumba, 1967(manuscrit) p.6 et 9, in Kimpianga Mahaniah, La Mort dans la Pensée Kongo, Éditions du Centre de Vulgarisation Agricole de Luozi, réimpression 1988.

 –         Fu Kiau Kia Bunseki, Mbongi/Lusanga: Une Institution Politique Traditionnelle Africaine chez les Kongo, 1990;

 –         Fu Kiau Kia Bunseki: Kindezi, The Kongo Art of Babysitting/L’Art de Bercer les Bébés chez les Kongo, 1986.

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