Est-il vraiment nécessaire de dialoguer avec une dictature ? (suite)

8 Fév

Cher compatriote Cyrille Lungudi,

Je vous remercie infiniment pour la lecture que vous avez faite de mon texte et la réponse que vous y avez réservée. Permettez-moi de préciser rapidement quelques points que je juge importants.

Il est vrai qu’en relations internationales et dans le domaine militaire, il y a cette expression : « combattre et négocier en même temps ». Mais vous avez omis de préciser qu’il y a toute une méthodologie qui accompagne ce choix et cela date de la fin du VIe siècle av. J.-C., du temps de Sun Bin, Sun Zi ou Sun Tzu[1]. Tous les manuels classiques traitant de la stratégie le précisent, entre autres le Traité de stratégie de Hervé Coutau-Bégarie[2]. Il ne s’agit donc de faire une distinction rapide et superficielle entre l’intelligence de ceux qui choisissent le « Fight and Talk » et la naïveté de ceux qui choisissent le « Fight or Talk ». C’est plus complexe que cela. C’est ma première précision.

Toujours en relations internationales, il est également dit qu’il ne faut jamais aller à une négociation en position de faiblesse. C’est pour cette raison que les parties qui vont à un dialogue font toujours un effort de gagner du terrain avant la rencontre afin de faire valoir leur position. Ce ne sont donc pas les acteurs qui font la différence mais plutôt les rapports de force entre acteurs qui font la différence. La partie qui est faible avant une négociation perd souvent à cause du manque de ce « faire-valoir » qui lui fait défaut au profit de la partie forte qui lui impose ses choix.

Les acteurs qui vont négocier ont des stratégies et des objectifs. Ce n’est pas parce que les émissaires de l’ONU demandent d’aller négocier qu’il faut accepter à tout prix. Les bons stratèges évaluent avant de décider entre aller et ne pas aller, car les émissaires de l’ONU poursuivent eux aussi leur propre objectif.

En Ukraine, Poutine s’est  trouvé en position de force car il y a des Russes nés en Ukraine qui vivent dans ce pays et la Russie a une obligation morale de les protéger [attention, je commente simplement, je ne prends pas position]. Il y a aussi la proximité entre les deux pays qui ont un passé commun. Nous ne pouvons pas oublier tout le passé historique entre les deux pays.

Kabila a accepté de négocier avec M23 parce que ce mouvement  a réussi à occuper durablement une partie du territoire congolais et les FARDC ne parvenaient pas à le déloger. Cette situation est semblable à ce qui s’était passé à Sun City où le RCD-Goma et le MLC étaient en position de force. Je réaffirme qu’il faut accepter de négocier lorsqu’on est en position de force.

Faisons la différence entre « intermédiaire » et « négociateur ». Un négociateur reçoit une mission et une autorisation officielle.

La photo qui accompagne votre réponse affichant les deux chefs d’Etat agresseurs de notre pays avec  le président de la RD Congo est, à mon avis, mal placée car elle rappelle de très mauvais souvenirs au Congolais que je suis. Vous avez certainement voulu provoquer. Depuis le temps que Monsieur Joseph Kabila rencontre les deux agresseurs de notre pays, s’il savait négocier et s’il préparait le Congo à être dans des rapports de force avantageux avant la négociation, notre histoire serait différente. Hélas !

Vous qualifiez à juste titre les négociations de Kampala d’ « humiliantes » et de « triste mémoire » parce que le Congo s’y est rendu en position de faiblesse et tout nous a été imposé. Le ministre Raymond Tshibanda a signé comme s’il était dans un état d’ivresse totale. Le cas précis de Kampala confirme ce que j’ai dit plus haut : « il ne faut jamais aller à une négociation en position de faiblesse ».

Dans la photo, le président Joseph Kabila est le seul qui a exprimé toute sa joie en public alors que le Congo qu’il a représenté à cette rencontre a perdu plus de 8 millions de morts et des milliers de femmes ont  été violées. Il n’y avait aucune raison de montrer toutes ses dents en public. Il aurait dû plutôt exprimer la fermeté et la détermination. Pourquoi les deux autres présidents n’ont-ils pas ri comme lui. Devant le photographe, se souvenait-il encore qu’il représentait un pays agressé par les deux autres présidents assis à ses côtés ? Ce jour-là, son attitude a frisé l’irresponsabilité. Pire, on l’a vu sur une autre photo esquissant des pas de danse devant les mêmes  deux chefs d’Etat des pays agresseurs du Congo. Et, c’est cette photo que vous avez choisie. Je trouve cela très choquant et regrettable.

 

Il est tout à fait normal qu’ « après une éclatante victoire militaire, le vainqueur sente encore le besoin du « Talk » (signature des accords de paix, armistice, etc.) pour… consolider la paix » parce qu’il est en position de vainqueur.  J’ai beaucoup de respect pour les FARDC car elles comptent dans ses rangs des soldats de grande valeur, mais il faut reconnaître que le M23 a été chassé avec le concours de la MONUSCO.

Le dialogue dont nous parlons n’est pas convoqué par la communauté internationale ni par les partis dans l’opposition mais par le chef de l’Etat sortant qui a utilisé la violence en 2006 contre Jean-Pierre Bemba et en 2011 contre Etienne Tshisekedi. Qui vous dit qu’il n’utilisera pas la même violence à l’issue du dialogue si les conclusions lui sont défavorables. Nous ne pouvons pas agir en ignorant le passé récent.

Notre pays à connu plus de 8 millions de mort.  On ne peut pas « liquider vite le sujet et passer rapidement aux vraies affaires : les élections! », comme vous le dites. Vous êtes trop expéditif, à mon avis. Le chef de l’Etat n’a toujours pas dit clairement et officiellement qu’il ne sera pas candidat. La CENI n’a pas travaillé pendant 4 ans et c’est maintenant, en 2016, qu’elle apprend aux Congolais qu’elle va s’occuper du fichier électoral. Que faisait-elle pendant tout ce temps ? Mais de qui se moque-t-elle ? Voyez-vous, il y a des préalables avant de parler d’élections. Toutefois, une chose est certaine, la fin du mois de septembre sonnera la fin du mandat de l’actuel locateur de la « maison blanche » congolaise. C’est la Constitution qui le dit et, dans un pays, la Constitution, c’est la voix de Dieu.

« D’autres Congolais s’interrogent sérieusement en se disant : ne pourrions-nous pas être raisonnables et accepter d’aller au dialogue pour trouver des moyens de discuter, de négocier des solutions pour contraindre le pouvoir à abdiquer ? »

Il est clairement dit dans la formation que cette question ne vient pas de moi mais de certains Congolais que j’ai écoutés.

Oui, je reconfirme mon idée : « L’opposition doit se rendre compte que la négociation ou le dialogue n’a jamais été un moyen réaliste pour renverser une puissante dictature lorsque celle-ci a pris l’habitude de ne pas respecter ses engagements et de réviser régulièrement la Constitution en sa faveur. »

Je suis tout à fait d’accord avec vous lorsque vous dites : « Les peuples eux ont toujours été en mesure d’en venir à bout des maux ». Mais je cesse d’être d’accord avec vous lorsque vous ajoutez : « La classe politique congolaise étant une, si on explorait un dialogue classe politique (tous ceux qui doivent de présenter comme candidat) avec les institutions de la république et le peuple pour s’assurer que cette fois, c’est LUI (le peuple) qui fera le choix ? ». Non cher compatriote. Le peuple fera de bons choix si nous lui donnons des moyens et surtout s’il agit dans un contexte de neutralité.

Excusez-moi, mais j’ai supprimé la photo d’Adolf Hitler que vous avez mise à la fin car cet homme était un véritable leader pathologique. Il a tué des millions de gens, exactement comme Kagame et Museveni.

Je vous salue et vous souhaite une bonne soirée.

 

Fweley Diangitukwa

http://www.fweley.wordpress.com

[1] Sun Tzu, L’Art de la guerre, Paris, Flammarion, 1972.

[2] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica, 4ème édition, 2003, 1020 pages.

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